Genese d’un courant d’idée
Historique du courant par Gilles Vollant, membre de Socialisme et Démocratie :
Genese d’un courant d’idée
Fin octobre 2000, A. Richard et P. Moscovici déclaraient, dans une conférence de presse commune la nécessité de transcender « les clivages entre la première et la deuxième gauche ». Les 2 ministres du gouvernement Jospin, à un mois du congrès de Grenoble, faisaient part de la tenue d’un colloque intitulé « les nouvelles frontières du socialisme ». Lorsque l’on apprécie la liste des organisateurs et intervenant de cette manifestation (sources article de Mina Kaci, « Manoeuvres à la veille du congrès socialiste. Les jospino-rocardiens en colloque ») et qu’on la croise avec l’analyse de Claude Leyrit sur le PS de la fin des années 1990, le schéma suivant apparaît : 3 groupes différents entraient en convergences.
1. Une partie des personnalités historiquement proches de L. Jospin.
Ainsi, P. Moscovici figurait déjà dans le cercle jospinien de 1991, ou D. Vaillant, qui faisait parti de la « bande du XVIIIe » lors de l’implantation de L. Jospin à Paris. Cercle qui avait tenu les rênes du premier secrétariat du PS de 1981 à 1987, puis les avait retrouvé par intermittence au début des années 1990, en alternance avec L. Fabius et M. Rocard. Ce groupe connut une 1e période d’affaiblissement avec l’effacement de L. Jospin de la vie du PS en 1992, avant de trouver un nouveau souffle lors de la désignation du candit PS aux présidentielles de 1995, ceci au suffrage universel des militants (65,83% pour L. Jospin et 34,17% pour H. Emmanuelli) ; et connaître une véritable apothéose avec la victoire de la gauche en 1997, et l’administration du gouvernement Jospin de 1997 à 2002. Plus long gouvernement de gauche de la Ve République.
2. L’ensemble des rocardiens se retrouve, pour la plupart, au sein du club ARS comme A. Richard, M. Rocard ou A. Bergounioux.
Ces derniers s’inscrivent principalement dans la ligne politique du gouvernement Rocard (1988-1991). Gouvernement d’ouverture (il comportait plusieurs ministres centristes), il laissa dans les mémoires, entre autres, le règlement de la crise de Nouvelle-Calédonie par la négociation (accords Matignon), la lutte contre la précarité (RMI), et la recherche d’une politique rationalisée, fondée sur l’analyse (premiers chantiers d’évaluation des politiques publiques, Haut Conseil à l’intégration etc …). Le Club Action pour le renouveau socialiste (ARS), regroupait donc à la fois les héritiers de la deuxième gauche des années 1960-1970 (gauche incarnée par le PSU, préconisant « l’expérimentation sociale », prônant l’autogestion, les coopératives et l’économie sociale, et refusant la rupture totale avec le capitalisme) et un nouveau courrant rocardien issu des élections locales de 1989, composé d’élus territoriaux appliquant une politique d’ouverture, un socialisme modérée, socialement réformateur mais enclin à une realpolitik économique. Ce « rocardisme » après avoir connu son heure de gloire entre 1988 et 1991, et après avoir dirigé le PS d’avril 1993 à juin 1994, ne s’incarnait plus que dans les publications de ses seuls réseaux et groupes de réflexions : Forum, l’ARS, et sa branche jeune, l’AJS (1997).
3. Enfin, si l’on accorde crédit à l’article de Mina Kaci, des mitterrandiens étaient présent à ce colloque.
Comme E. Guigou, ancienne conseillère à l’Elysée. Mitterrandiens que l’on pourrait qualifier abusivement de « mitterrandiens-deloristes » étant donné qu’ils furent tous très associés à la politique pro-européenne ayant connu son point d’orgue avec l’adoption de Maastricht. De plus, leur vision de la politique économique s’approche singulièrement de celle de l’ancien ministre de l’économie et des finances, et président de la Commission de la Communauté européenne. Jamais pleinement organisés, leur aspiration aurait pu se concrétisait avec l’implication de J. Delors dans le combat pour la candidature aux présidentielles de 1995. Son annonce de non-participation dans l’émission 7/7 d’Anne Saint-Clair en décida autrement.
Ce colloque, pour l’ARS de M. Rocard, était l’occasion « d’approfondir ce qui fait le paramètre idéologique du socialisme français. Le modèle que le gouvernement de L. Jospin met en ouvre nous semble suffisamment une réussite pour être théorisé. Il s’agit de lui donner sa place dans le socialisme européen en puisant aux sources de la première et deuxième gauche ». Il était surtout l’opportunité de refonder une ligne réformiste au sein du PS.
Ligne réformiste qui devait faire pièce à la fois à l’aile gauche du parti (la Gauche socialiste marxiste de J. Dray et J.-L. Mélenchon ; ajouté à l’équipe d’H. Emmanuelli), et le courant de L. Fabius présenté en 2002 comme le chantre de « la tentation néolibérale, (…) la « troisième voie » de Tony Blair ». Une forme de politique qui, comme le développe le théoricien britannique Anthony Giddens, serait « une tentative de transcender à la fois la social-démocratie à l’ancienne et le néolibéralisme ». Ce colloque jospinien, élargissant sa base politique historique aux différents acteurs principaux du gouvernement de 1997 fait suite à une 1e tentative d’organisation autour d’un texte sur les inégalités intitulé « nouvelle donne », en été 2000.
Différence notable, M. Aubry refusant de s’associer directement à l’initiative du colloque Richard-Moscovici, la dame des 35 h cultivant sa propre ligne politique au sein de son nouveau réseau Réformer. Ligne politique interventionniste, privilégiant la loi et le règlement, au contrat. Comme en témoignèrent les mises en place des différentes lois Aubry. Notons que cette aventure aubriste est contemporaine de la clarification de doctrine du courant Nouvelle Gauche de Benoît Hamon, alors majoritaire au Mouvement des Jeunes Socialistes. Courant qui s’ancra dans une ligne politique similaire à celle de M. Aubry, abandonnant complètement son héritage rocardien, et perdant peu à peu sa sensibilité sociale-démocrate deloriste. Il rompit avec la majorité du PS en 2003 (congrès de Dijon), devenant la composante militante la plus importante du NPS d’A. Montebourg.
Le Congrès de Grenoble
Un mois plus tard, novembre 2000, au Congrès de Grenoble paraissait une contribution de 5 pages intitulée « Démocratie » . Formulée sur le ton d’un discours aux accents tribunitiens, fait original en regard de la somme des contributions classiques, rédactions démonstratives de tonalité plus scolaire. Ce texte témoigne avant tout d’un état d’esprit et d’une vision générale, il s’ouvre sur une fulgurance de Jean Jaurès : « Le socialisme, c’est la démocratie jusqu’au bout ! », se rattachant ainsi à l’un des camps de l’historique famille socialiste française, celle d’un réformisme humaniste de Jaurès, face au marxisme révolutionnaire de Guesde. Celle de la social-démocratie, face « aux lendemains qui chantent ».
Parmi les 10 signataires, on retrouve bien des principaux acteurs du colloque d’octobre, dont P. Moscovici, A. Bergougnoux et Alain Richard. 2 autres signataires sont à signaler : D. Strauss-Khan, ministre de l’économie et des finances, et J.-C. Cambadélis, député de Paris et théoricien de la Gauche Plurielle. Parmi les participants d’octobre, sont absents de ces signataires, entre autres, E. Guigou, F.Hollande, D. Vaillant ou J.-M. Ayrault. Le texte de Grenoble semble être condensé dans les dix points de la Charte de Socialisme et Démocratie. Groupe politique puisant une part de son origine dans cette contribution Démocratie du congrès 2000, et fortement lié au club de réflexion A Gauche En Europe (AG2E).
Vers une nouvelle aventure politique ?
Suite à cette expérience, les signataires du texte « Démocratie », mirent leur résolution finale en actes, et créèrent le groupe Socialisme et Démocratie, destinée à développer une réflexion politique interne au Parti Socialiste dans un but de régénération de sa pensée réformiste, et de modernisation de son corpus intellectuel. Entre 2000 et 2004, une dynamique s’installe autour de ce projet.
chronologie de ces principales étapes :
1997 :
- Gouvernement « Gauche plurielle » de L. Jospin.
2000 :
- octobre : Colloque « Les nouvelles frontières du socialisme »
- novembre : Congrès de Grenoble, contribution « Démocratie » (lire ci dessous)
- Fondation de « Socialisme et Démocratie » (SD), courant interne au PS.
2001 :
- Municipales en demi-teinte : victoire à Lyon et Paris, mais net recul de la Gauche sur l’ensemble du territoire.
2002 :
- Janvier : parution de La Flamme et la cendre de Dominique Strauss-Kahn chez Grasset.
- Création de Socialisme et Démocratie Jeune (SDJ)
- Printemps : 21 avril J.-M. Le Pen, candidat de Front National, au 2e tour des présidentielles. L. Jospin se retire de la vie politique. Législatives, défaite de la Gauche. 2e mandat de J. Chirac, Jean-Pierre Raffarin Premier ministre.
2003 :
- Création du club « A Gauche En Europe » (AG2E) destiné à regrouper acteurs de terrain, intellectuels et hommes politiques dans un ensemble hybride et non propre au seul PS. À la fois proche de la méthode des think tanks, et des clubs traditionnels, il allie bouillonnement d’idée, réseau d’échange et sociabilité conviviale.
- Lancement de la campagne des « banquets de l’alternative » Congrès de Dijon du PS : Présentation du texte « Réformer à Gauche ». SD est une des composantes de la majorité du parti, elle soutien la motion A de F. Hollande.
- Parallèlement, les animateurs d’SD produisent certains textes généraux et thématiques comme « Rappel sur la rénovation » d’A. Bergougnoux, « Disputer les quartiers populaires au Front national » de J.-C. Cambadélis ou encore le [pertinent, sulfureux et inclassable] « Régénération » de Laurent Baumel.
2004 :
- Rapport « Construire l’Europe Politique », remis par DSK à Romano Prodi, président de la commission Européenne.
- Printemps : DSK lance le « réformisme radical ». Meeting d’AG2E à la Mutualité.
- Campagne pour le référendum interne au PS sur la Constitution Européenne.
- Création de RE-SO, destiné à rassembler la jeune gauche réformiste.